Tiens-toi droite !
C'est quoi droite ?
Reste assise sur cette chaise !
Vos chaises, elles sont nulles ! J'ai les jambes qui pendent et après j'ai des fourmis dans les pieds !
Arrête de toucher à tout !
Mais comment voulez-vous que je comprenne un objet, uniquement avec les yeux ? J'ai besoin de le toucher, de le sentir, de le bouger, d'entendre son bruit ! Comment puis-je être sûre que c'est bien une pomme, juste avec mes yeux ?
Reste en place !
Mais comment je peux apprendre des choses, juste en restant assise ?
Moi, je veux courir, marcher sur les troncs d'arbres, sentir les herbes me piquer les mollets.
Je veux dévorer le monde !
La salle de classe. Comme si je ne perdais pas assez de temps, ici. Il faut encore que mère me traîne, là, un samedi matin. Il fait beau dehors... Le vent agite doucement les jeunes feuilles. C'est le printemps.
Madame Quentral. Cheveux courts, la cinquantaine, les yeux bleus — mais pas tendres, croyez-moi ! — les lèvres fines à force de les pincer. Tout sourire avec maman. Une véritable sorcière avec moi. Elle prend un malin plaisir à m'envoyer en punition chez la seule maîtresse qui m'ait jamais comprise : madame Texeira. Des boucles brunes, une voix douce et mélodieuse et des lèvres pulpeuses. Lorsque Quentral m'emmène chez elle, suspendue à son bras par le col claudine de ma robe, je vois bien la tristesse dans ses yeux. Elle fronce les sourcils, pour la forme et me dit de m'assoir dans un coin. Avec un livre.
Tu parles d'une punition ! Morte de rire.
Je lis trois cents mots à la minute. Je les ai déjà tous lus, les livres de la classe de madame Texeira, mais je préfère ça, au pilori.
Oh non, rassurez-vous. Ce n'est pas un véritable pilori. C'est une chaise en bois, trop haute avec des sangles aux chevilles et aux poignets.
C'est la punition suprême. Dans le bureau du directeur Huard. Un grand monsieur. Une armoire à glace. Certainement rugbyman dans une autre vie.
Le plus difficile — en dehors du fait que je sois sanglée, c'est le silence.
Son bureau est minuscule. Situé au Nord. Une toute petite fenêtre aussi étroite qu'une meurtrière. Terriblement insonorisé. Le pilori est dans un coin, derrière la porte. Les couloirs, habituellement bruyants, sont étrangement déserts dans ce secteur.
Le seul bruit : son stylo plume sur le papier. Et il écrit des kilomètres !
Parfois, je m'endormirais presque. Il cesse d'écrire et l'absence du frottement de la plume sur le papier me réveille. Puis, il reprend.
Dans ces moments-là, je m'échappe.
Mon monde imaginaire. Je vous présente : La Terre de Demain. De vastes étendues vertes d'herbe, caressées par la brise. De petites collines, presque des collinettes. De grands érables pour faire la sieste et grimper. Une petite chaumière d'où fume une cheminée. Un agréable parfum de poulet rôti s'évade de la fenêtre sans carreau. Ici, vit la fée Mélodie et ses fidèles amis : le scarabée Camille, la lapine Emeline et le chat Albertin.
Bien sûr, il y a une méchante sorcière — il y a toujours une méchante sorcière, l'épouvantable Cantala. Deux mètres sans son chapeau. Un nez crochu qui a fini par rejoindre sa lèvre — je me demande comment elle respire. Un énorme poireau sur sa pommette droite dont dépassent trois poils noirs, durs et épais. Résister à les lui arracher est une torture. Aidée par le Hibou Houhouard, elle imagine des plans diaboliques pour s'emparer de la baguette magique de Mélodie. Et...
Classe.
— Mélodie, restez concentrée.
— Oui, mère.
— Corrigez votre posture.
— Oui, mère.
— Comprenez-moi bien, madame Ratin. Votre fille n'est pas désagréable. Elle est dérangeante.
Mère s'agite sur sa chaise. Je vais avoir le droit au cachot en rentrant.
— Je vous assure qu'elle sera sévèrement punie.
— Je n'en doute pas. Une bonne correction ne peut que l'aider. Cependant... Comprenez bien la situation, madame Ratin. C'est déjà notre troisième rendez-vous, aujourd'hui. En un mois.
Oui, et j'aimerais bien faire autre chose de mes samedis.
— Votre fille perturbe la classe. Pire, elle instille des sentiments de dissidence chez les autres élèves. Le directeur, monsieur Huard, est d'accord sur ce fait. Nous n'allons pas pouvoir garder Mélodie dans notre établissement.
Oulala... au moins trois jours de cachot. Moi, qui rêvais d'aller dans les bois, cet après-midi.
— Mais enfin, madame Quentral. Notre famille est respectable. Elle contribue grandement au fonctionnement de cette école. Depuis plusieurs générations.
Ça parle gros sous.
— Il doit bien y avoir un moyen d'aider ma fille à rentrer dans le rang ?
Quentral caresse son poil de barbe. J'ai une envie irrépressible de l'arracher et je vous jure, je me contiens.
— J'ai peut-être le nom d'un spécialiste qui accepterait de vous recevoir.
Elle griffonne sur un bout de papier.
— Voilà. Dites-lui bien que vous venez de notre part.
Mère semble rassurée.
— Je n'y manquerai pas. Merci, madame Quentral.
Mère se lève.
— Une minute, madame Ratin.
Mère se rassoit.
— Je vous préviens, c'est la dernière chance que nous offrons à votre fille. Après nous serons dans l'obligation d'alerter le ministère de la santé et des codes sociaux. Si Mélodie ne change pas radicalement de comportement, elle n'aura pas sa place dans notre société.
Elle marque une nouvelle pause.
— Sa place sera dans un établissement spécialisé.
Mère déglutit bruyamment. La déchéance pour la famille Ratin... et leur fille ratée.
— Je vous souhaite un bon weekend.
— À vous aussi, madame Quentral.
Mère se lève et me tend sa main. C'est le signal du départ.
Nous marchons dans le hall d'entrée, sur le rythme du clic clic de ses talons. Albert, notre chauffeur, nous attend devant notre Renault 1950 4CV Grand Luxe noire. Le chrome est rutilant, pas un grain de poussière sur les portières. Il la nettoie amoureusement, tous les samedis.
Il ouvre la portière et me tend la main pour m'aider à monter la marche. Je me cale, bien droite dans mon siège et réajuste mon bibi. Mère baisse sa voilette. Mauvais signe. Le weekend au cachot. Au moins.
Monde imaginaire. Emeline, la lapine, entre terrorisée dans la chaumière.
— Fée Mélodie ! La sorcière Cantala a recruté un nouveau méchant ! Un sanglier, une brute épaisse du nom de Jesperpas.
— Oh non ! Il doit être du clan des blousesblanchessanssthétoscope. Voyons ce que dit mon livre de magie.
La fée Mélodie ouvre son grimoire. Elle pose sa main droite dessus et demande :
— Magicienne Ava ? Peux-tu me donner des informations sur le clan des blousesblanchessanssthétoscope ?
— Bien sûr, fée Mélodie. Le clan des blousesblanchessanssthétoscope est connu pour poser beaucoup de questions et obliger les enfants de la Terre de Demain à faire des « jeux ». Ils en profitent pour extirper l'intelligence et la curiosité des enfants.
— Leur curiosité ? Quelle horreur !
La fée Mélodie doit agir.
— Comment peut-on les combattre, magicienne Ava.
— Je réfléchis. Cela peut prendre plusieurs minutes.
Le docteur Jasper. Son cabinet est ridiculement grand. Il a accroché des portraits d'un très mauvais goût sur deux murs et laissé les autres en vert hôpital. Les hommes à demi-vêtus de peignoirs rouge sang ont le visage déformé par la douleur. Drôlement effrayant pour une enfant.
— Ils sont intéressants, n'est-ce pas ?
Ce n'est pas le mot que j'aurais choisi.
— Bien. Mélodie ? Es-tu prête ?
Ce n'est pas le mot que j'aurais choisi.
— Aujourd'hui, c'est notre troisième rendez-vous.
Il passe sa main sur sa blouse blanche qui, même en grande taille, a bien du mal à couvrir sa panse. Il a laissé pousser des favoris sur ses joues. Ridicule. Et il n'aura bientôt plus besoin de cligner ses paupières, tellement ses sourcils sont longs.
— La semaine dernière, nous avons testé ton intelligence. Tu as remarquablement répondu à mes questions.
Ce n'était quand même pas bien difficile. À huit ans, j'avais déjà lu toute la bibliothèque du cachot.
— Durant cette session, je vais te présenter des images. J'aimerais que tu me dises ce qu'elles t'évoquent. Tu comprends ce mot ?
Je le fixe sans rien dire.
— Bien. Commençons.
Je vais enfin voir ce qu'il y a sur le tas de plaquettes empilées sur son bureau. Il retourne la première et me la présente, bien droite. Exactement comme s'il avait mesuré un angle droit parfait.
— Des taches noires. Faites à l'encre de chine et diluées avec de l'eau.
— Bien. Passons à la suivante.
Il repose la première à sa droite et me présente... C'est presque la même image avec quelques volutes de différence. Il y a un piège ?
— Des taches noires. Faites à l'encre de chine et diluées avec de l'eau.
— Bien. Passons à la suivante.
Monde imaginaire. Le chat Albertin lèche ses pattes. Sa petite langue râpeuse enlève avec brio la moindre saleté. Il est très propre et tient à le rester. Il est grand pour son âge et aime se prélasser au soleil, ses moustaches argentées reflétant la lumière.
— Je te trouve bien silencieuse, fée Mélodie.
— Je suis inquiète. Jesperpas est plus malin que je ne l'imaginais et la magicienne Ava réfléchit encore. Le temps passe et il continue de torturer des enfants avec ses « jeux ».
— Je suis certain que tu vas trouver une solution. Veux-tu que je t'apporte un chou à la crème ?
— Oh oui ! Et un nouveau livre à la librairie. Je les ai tous lus, ici.
L'exposition. Mère m'a félicitée. Apparemment, je me suis bien comportée pendant les tests. Pour me récompenser, elle m'emmène voir une exposition de vases chinois. C'est plus une récompense pour elle que pour moi, mais j'ai de moins en moins l'occasion de sortir du cachot. Alors, je vais m'en contenter. En plus, ma bonne Aline nous accompagne.
Albert nous a déposées devant le parvis du musée, puis est allé se garer plus loin. Suffisamment près pour nous voir sortir et venir nous récupérer juste devant.
Il y a du monde dans les rues. Les dames portent des manteaux en zibeline et les hommes de beaux chapeaux Fedora. Ils marchent tous au même rythme et en silence.
On n'entend que le bruit de leurs talons sur les pavés. Très peu d'enfants.
En montant les marches, je me retiens de les sauter. Je contrôle mes mollets, autant que je peux, me contractant de partout. C'est tellement tentant de courir dans ces escaliers. Je sens mon corps commencer à sautiller. La main de mère se pose sur mon épaule. Premier avertissement.
Je calme ma respiration et parviens à suivre son rythme, comme un métronome.
Les grandes portes métalliques s'ouvrent sur notre passage. La lumière pénètre par les vitraux du hall et dessine des zébrures sur les murs.
Clic, clic, clic. Font les talons.
Mère me laisse assise sur un banc, sous la surveillance d'Aline. Un guichetier s'empresse de lui vendre deux billets. Je réajuste mes gants et mon bibi. Mes souliers vernis brillent, mais je vérifie que je ne les ai pas déjà rayés.
Nous commençons la visite par la Grande Salle. Un dôme de verre offre un éclairage naturel aux vases de la dynastie Ming. Présentée sur une colonne blanche, la porcelaine scintille, révélant la finesse de ces œuvres.
Ils sont plutôt jolis finalement. Je me laisse happer par leur fragilité et leurs histoires. Des empereurs parés d'or, aux chapeaux pointus et à la barbiche en pointe. De belles concubines — et oui, il n'y avait pas que des livres pour enfant au cachot — vêtues de soie. Leur chignon impeccable, fixé par une baguette en ivoire. Leur peau blanche couverte de poudre...
— Tu ne peux pas faire attention ! Qui a emmené cette enfant ?
Une dame, à la tenue noire comme le désespoir, m'est rentrée dedans, manquant de faire tomber un vase précieux par la même occasion. Mère se précipite vers moi — aussi vite que lui permet sa jupe cigarette.
— Présentez vos excuses. Immédiatement, Mélodie !
— Mais Mère, c'est cette Dame qui...
Aline me fait non, de la tête. Les deux autres deviennent rouge de colère. J'ai osé répondre à une adulte.
— Lorsqu'on ne sait pas tenir ses enfants, madame, on les tient en laisse. Mélodie, dites-vous ? Un bien étrange prénom pour une petite impertinente. Vous avez de la chance que je ne porte pas plainte.
Elle effectue un demi-tour parfait sur son talon gauche et quitte l'exposition. Nous, aussi.
Monde imaginaire. Il pleut. Il fait gris et sombre. C'est l'hiver. La fée Mélodie, appuyée sur le montant de la fenêtre, regarde les gouttes dégoulinant de la gouttière. La sorcière Cantala a jeté un sort à la Terre de Demain. Le brouillard s'est levé et recouvre la plaine.
Camille se pose devant la chaumière, égoutte ses ailes, pose son parapluie et entre discrètement. Il est toujours comme ça, Camille. Silencieux. Aux reflets arc-en-ciel. Par la lucarne du cachot.
— Tu as l'air bien triste, fée Mélodie.
— Je n'apprends plus rien. Plus de livres. Juste du bois. J'ai beau chercher quelque chose d'intéressant, ici. Je m'ennuie. J'ai fait le tour de la chaumière, Camille.
Il saute sur le montant de la fenêtre et se frotte contre son bras.
— Demande à Emeline de venir jouer avec toi ?
— La méchante Reine marâtre l'empêche de venir jusqu'ici. Elle est coincée aux cuisines du château.
— Je suis là, moi. Peux-tu me raconter une histoire ?
La fée Mélodie sourit et commence par :
— Il était une fois...
Le docteur Jasper. Il n'a pas changé depuis la dernière fois que je l'ai vu. Peut-être juste une nouvelle pointe d'ail dans le parfum âcre de sa transpiration. Mère jette un coup d'œil vers moi pour s'assurer que je croise mes chevilles comme il faut. Mon manteau de laine me gratte, mais je fais avec.
— Bien. Madame Ratin. Votre fille, Mélodie, présente une intelligence tout à fait normale pour une enfant.
Oh, le gros mensonge.
— Cependant, elle souffre d'un trouble déficitaire de l'attention avec impulsivité et hyperactivité.
— Ma fille est déficiente ? demande Mère dans un hoquet qu'elle tente de camoufler avec sa main.
Le docteur la regarde fixement.
— Non. Je viens de vous dire qu'elle avait une intelligence dans la norme. Non. Son trouble fait qu'elle ne peut tout simplement pas se contrôler.
— Oh mon Dieu ! Vous pensez que c'est génétique ? Mon mari a toujours refusé de me parler de sa sœur...
— C'est possible...
— Oh, mon Dieu. Heureusement que je n'ai que des fils, en dehors de Mélodie.
— Madame Ratin, il existe des solutions.
Elle soupire de soulagement.
— C'est vrai ?
Il croise ses mains sur le bureau. Plus de plaquettes à l'encre de Chine.
— Je peux vous proposer deux alternatives. La première est médicamenteuse. Bien sûr, il s'agira d'un traitement à vie et si elle l'oublie, cela altèrera son comportement social. Cela demande une grande rigueur.
Mère se tourne d'un bloc vers moi, me regarde, puis se retourne vers le Dr Jasper.
— Et l'autre solution ?
— Cette option est chirurgicale.
Il sort un crâne décalotté d'un de ses tiroirs et une petite boîte métallique. Il la dévisse lentement. Lentement. Puis, comme un magicien sortant un lapin de son chapeau, présente à ma mère, un petit rectangle de métal. Pas plus de deux millimètres sur trois.
Enfin, il sort une grande aiguille et commence sa démonstration.
— Cette puce électronique est placée dans cette aiguille. L'enfant est attaché sur la table d'examen. Je pénètre par le coin de l'œil gauche. Je glisse guidé par le globe oculaire jusqu'à la lame criblée de l'ethmoïde. J'exécute un petit mouvement sec pour percer l'os et entrer dans la cavité crânienne. L'aiguille pénètre alors de cinq centimètres dans le lobe préfrontal. Je dépose la puce et le tour est joué.
— C'est très technique, docteur, ne peut s'empêcher de minauder Mère.
Eh ho ! C'est de mon cerveau qu'on parle ! Pas d'une dinde de Noël.
Mère pose sa main gantée sur le bureau du Dr Jasper.
— Et cette puce ? Comment fonctionne-t-elle ?
— Elle... inhibe le cortex préfrontal et empêche toute impulsivité, toute hyperactivité. C'est définitif et très sûr. Je pratique cette technique depuis longtemps.
— Fort bien. Quand pouvez-vous opérer, Mélodie.
Monde imaginaire. Jesperpas m'a piégée. Il a menti sur son message. Une trêve ? Un guet-apens, plutôt. Il me retient prisonnière dans sa crypte, sombre et humide. Il prépare ses instruments pour me torturer.
— Fée Mélodie. Je vous présente le crochet.
Il tend une tige en fer rouillée avec une boucle au bout.
— Vous avez de la chance. C'est le même qui a servi à liquéfier le cerveau du grand Ramsès II.
J'ai la tête bloquée par une sangle et un collier cervical.
— C'est pour ne pas que tu bouges, mon enfant. Une petite anesthésie, peut-être ? Non.
Classe. Aujourd'hui, madame Quentral aborde nos ancêtres, les Gaulois. Je suis littéralement clouée à ma chaise. La gravité. Je la ressens bien, je peux vous le dire. Mon œil gauche pleure les larmes de sang. Mais l'effort pour demander à mon cerveau de prendre un mouchoir pour m'essuyer les yeux est trop grand.
Aline me sert d'assistante. La dentelle blanche devient rouge au contact de ma joue.
Écrire me demande un effort surhumain. Ils ont dû inventer une prothèse métallique pour maintenir mon avant-bras et mon poignet dans la bonne position. Aline déplace la feuille au fur et à mesure que j'écris.
Les récréations se font en fauteuil roulant, maintenant. Je ne suis pas la seule. D'autres sont passés entre les mains expertes du Dr Jasper.
Le calme est revenu dans la classe de madame Quentral.
Monde imaginaire. Le chat Albertin est venu me sauver. Monté sur son dragon noir, il a mis le feu au château de la Reine marâtre. Brûlant vif le maudit Jesperpas dans d'atroces souffrances. Je l'ai regardé se carboniser un long moment.
Il m'a portée et déposée sur un grand lit douillet. Ma tête bien calée sur un oreiller en plume, il m'a caressé la joue de sa patte velue. Depuis, il vient tous les jours me lire des histoires.
Petit à petit, j'ai pu me redresser. J'avais mal, bien sûr, le bourreau m'avait atrocement mutilée. Mais je suis une fée des bois. La nature est mon remède.
Albertin me sort dans le jardin, me fait le tour des rosiers et des rhododendrons. Il me tourne pour admirer les nids des mésanges dans le grand érable rouge. Il me relève la tête lorsque je ne peux pas lever assez les yeux.
La lapine Emeline dépose dans ma bouche, tous les bons mets qu'elle a préparés pour moi et Albertin m'aide à mâcher.
Un jour, j'irai courir dans les champs.
Le Dr Jasper. Il m'observe, fronce les sourcils, me tourne la tête, teste mes réflexes. Puis, il sourit à Mère.
— C'est parfait. Son tonus et son activité motrice sont revenus à la normale. Elle devrait remarcher bientôt. Un comportement inadapté ?
— Non. Rien docteur. Je dois dire que c'est une complète réussite.
— Est-ce qu'elle parle ?
— Plus un mot et c'est très bien comme cela. Elle n'en a pas besoin pour enfanter.
— Oui, c'est certain. Je vous conseille de faire preuve de prudence, dans le choix du mari.
— Bien sûr. Au revoir, docteur, soupire-t-elle en caressant le bureau de sa main gantée.
— Ce fut un plaisir, madame Ratin.
— Albert ? Nous sommes prêtes à partir.
Mon gentil chauffeur me prend dans ses bras et me conduit à la voiture. J'ai juste le temps de lancer un regard de foudre au Dr Jasper.
Monde imaginaire. La Reine marâtre m'a rendue minuscule, de la taille d'un scarabée, et enfermée dans un bocal en verre, sur un piédestal de la salle du trône. Tous les jours, elle vient admirer sa créature, s'extasier sur mes boucles blondes et mon air si sage.
— Tu es parfaite, ma fille. Une véritable poupée en porcelaine. Le Duc va t'adorer.
Mais toutes les nuits, je pousse de toutes mes forces le bocal en verre. Il avance. Millimètre par millimètre. Il se rapproche du bord. Alors je pousse, encore et encore. Cette nuit, j'y étais presque.
Le jour venu, le Duc est venu me rendre visite. J'ai craint qu'il ne replace le bocal au milieu de la colonne. Mais non. Il a tourné autour de moi, comme un rapace autour de sa proie. Il s'est déclaré satisfait et a exigé que le mariage ait lieu demain.
Je devais m'échapper de toute urgence. Cette nuit-là, j'ai poussé, poussé encore et j'ai pleuré lorsque la Lune a commencé à descendre par la fenêtre. Je n'y arriverais pas.
Mais j'ai entendu un battement d'ailes : Camille ! Puis, une lapine a sauté sur la colonne : Emeline ! Tous deux ont poussé, poussé avec moi. Jusqu'à ce que le bocal bascule dans le vide. Une longue chute qui m'a soulevé l'estomac.
Le verre s'est brisé. J'étais libre.
Albertin m'a pris dans sa gueule et s'est faufilé par la fenêtre du trône. Il a couru longtemps, longtemps. À la recherche d'un abri sûr. Je me suis endormie, bercée par son allure féline.
Au réveil, j'ai ouvert les paupières. Une petite fermette, toute proprette. Un bon feu de bois dans la cheminée. Un parfum de ragoût de lapin. Camille est resté à côté de moi. Les pattes avant posées sur ma baguette magique.
— Vous êtes libre, fée Mélodie.
J'ai saisi ma baguette avec la seule main que je pouvais bouger. J'ai prononcé la formule magique et le sarcophage qui enfermait mon corps a disparu.
Je me suis mise à courir dans les vertes vallées, voler au-dessus des arbres.
Je dévore le monde.